France Télévisions : Vers une diversité au rabais ?

 Si le métier des auteurs de fiction est d’inventer des histoires, c’est peut-être bien à eux que France Télévisions est en train d’en raconter en leur demandant de faire mieux avec moins de moyens.

France_televisions

Remise en cause puis finalement maintenue par Rémy Pflimlin dès son arrivée à la tête de France Télévisions en 2010, l’instauration par Patrick de Carolis d’un « guichet unique » d’acquisition de programmes ne semble pourtant toujours pas avoir été digérée par Pascal Rogard, le président de la SACD. Ce dernier ne décolère pas, et pointe encore aujourd’hui « un coup porté à la diversité de création ». Consistant concrètement à centraliser les acquisitions de programmes de l’ensemble du groupe, cette mesure, en « concentrant le pouvoir de décision » avait fait l’unanimité contre elle dans le monde de la fiction télévisuelle. Une fronde loin d’être anodine, puisque l’audiovisuel public est le premier argentier du secteur, dont il assure aujourd’hui pas moins de 60% du financement total. Contestée aussi bien par les créateurs qui déploraient une diminution du nombre de débouchés potentiels pour leurs œuvres que par les producteurs qui craignaient une baisse mécanique de leurs revenus, cette mesure avait néanmoins le mérite de permettre à la télévision publique de réaliser d’indéniables économies d’échelle. Et c’est bien pour cela que la création redoute qu’elle soit tôt ou tard remise sur le tapis.

Du grand écart à la pirouette

A quelques semaines de la désignation d’une nouvelle équipe dirigeante, la situation financière du groupe est au centre des attentions. La suppression de la publicité après 20h devait en théorie contribuer à libérer la créativité des antennes du groupe en les affranchissant de leurs contraintes commerciales. Au final,  une compensation insuffisante de la baisse des recettes, conjuguée à l’explosion prévisible de la concurrence sur la TNT auront de fait abouti à fragiliser l’ensemble de l’entité. Elle est aujourd’hui priée de se restructurer dans l’urgence. Cet affaiblissement de la puissance du service public est dangereuse pour la fiction française : d’abord, parce que le budget qui lui est alloué est amoindri, puisque calculé sur le Chiffre d’Affaires de France Télés. Ensuite, et surtout, la nécessité de rationaliser les coûts conduit inexorablement à des choix stratégiques peu compatibles avec les difficiles exigences de la diversité artistique. Le grand écart consistant à plaire au plus grand nombre tout en satisfaisant tous les goûts était déjà un casse-tête. Mais si l’on ajoute à cette équation une diminution des moyens à disposition alors les rivales privées se développent, la mission confiée devient tout bonnement impossible à remplir.

Parlez-vous français ?

Or, affaiblir le soutien à la création audiovisuelle, c’est affaiblir les fondements mêmes de la vocation de France Télévisions. En effet, bien que son apport en la matière soit certainement imparfait ou contestable – une série comme Plus belle La Vie n’irradie pas vraiment nos écrans par son audace ou sa profondeur dramatique -, force est de constater que la concurrence privée a quasiment déserté le terrain de la création. Alors que plus d’un prime-time sur deux est encore occupé par la fiction sur les écrans financés par la redevance, la télé commerciale se contente pour l’essentiel d’une politique boulimique d’acquisitions étrangères. Pire, une part croissante des projets encore estampillés « made in France » sont des superproductions tournées en anglais. Blockbusters portés par Canal Plus, XIII, Borgia,  ou Le Tunnel en sont des exemples récents. Le gratuit s’y met aussi, à l’image des projets développés par EuropaCorp pour TF1. Autre tendance lourde : l’adaptation pure et simple de formats étrangers ayant fait leurs preuves ailleurs, comme c’est le cas pour les émissions de divertissement. Cela revient tout simplement à nier la compétence et l’utilité des scénaristes et auteurs français, qui ont plus que jamais besoin de France Télés.   

Un choix à faire

Ironie du sort, c’est donc au moment où la télévision publique risque de devoir faire moins que le monde de la création pourrait lui en demander plus. Un paradoxe qui appelle forcément un choix politique clair. Chroniquement sous financée, la télévision d’Etat va inévitablement devoir se rationaliser pour continuer à exercer ses devoirs. Producteurs et artistes seront bien contraints de l’accepter. Cette modernisation risque pourtant de demeurer insuffisante. Alors que le succès de Netflix aux Etats-Unis tend à prouver que les gens sont prêts à payer pour de la bonne fiction télévisée, une hausse, raisonnable et modulable de la redevance audiovisuelle ne semble pas être une option extravagante. Sauf à reléguer clairement la création culturelle au second plan. Un choix de société comme un autre.

Yacine Taleb

 

 

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