France Télévisions : Des chiffres et du market

Face à la concurrence des chaînes privées, la baisse de ses ressources financières et sous la pression de l’audience, le service public cherche désespérément la solution miracle pour rester dans la course. Misant sur une image de marque rafraîchie et le développement de son pôle numérique, France Télévisions semble s’être enfin mis à la page. Mais les yeux rivés sur les chiffres de Médiamétrie, l’entreprise de Rémy Pflimlin en oublierait presque sa mission de médiateur culturel.

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Il est écrit dans sa charte déontologique que le rôle de France Télévisions est d’ « assurer la promotion de la langue française, mettre en valeur la diversité du patrimoine culturel et linguistique de la France, concourir au développement et à la diffusion de la création intellectuelle et artistique. » Mais « de plus en plus obnubilé par son audience et intoxiqué au marketing, comme le déplore Pascal Rogard, directeur général de la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques (SACD), le service public déçoit par une absence de réflexion et d’innovation en matière de programmes culturels. » Régulièrement supprimées, les émissions littéraires ou musicales font effectivement les frais des coupes budgétaires et de leur soit-disant impopularité auprès d’un public qui tend de plus en plus à s’uniformiser.

France Télévisions, créateur de marques

Parmi les nombreux chantiers qui accaparent toute l’attention de France TV, on trouve celui d’ « Info 2015 ». Il s’agit d’un projet de réforme de l’information, dont certaines préconisations ont été dévoilées dès fin 2013 par le Syndicat national des journalistes (SNJ), et dans lequel le groupe exprime clairement son souhait de fédérer ses chaînes autour d’un seul et même logo. En tant que « chef d’entreprise », son président Rémy Pflimlin l’affirmait en 2012 à Challenges : « Pour être dans le coup, nous devons marquer notre singularité. Notre différence doit se voir ! » L’objectif est précis faire du service publique « une marque au service de tous les produits d’information de France Télévisions (journal télévisé, magazines, site internet) ; une marque « forte » pour tous les canaux de diffusion (chaînes premium, web, et demain télévision connectée) ».

Francetvinfo, voilà donc le nom de cette estampille autour de laquelle gravitent toutes les préoccupations de ses directeurs. Le groupe connaît en effet depuis quelques années une crise financière : baisse des ressources et de l’audience, réduction d’effectifs, sans oublier la suppression de la publicité après 20h ou le « cadeau fait à leurs concurrents du privé » comme l’a dénoncé le syndicat SUD Francetv dans une lettre ouverte adressée à la ministre de la Culture Aurélie Filippetti datée du 10 novembre 2013.

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Ainsi, quand on parcourt « Info 2015 », on se rend vite compte que l’accent est mis sur l’offre « marchande » du service public. Il faut attirer les annonceurs et les téléspectateurs à tout prix pour redynamiser l’entreprise et vendre son produit de consommation phare, l’information. « Francetvinfo est un repère qui permet au consommateur d’information de s’orienter. (…) Elle doit être une marque « puissante » qui à la fois, s’enrichit de tous ses produits et se met à leur service. (…) Elle a déjà le mérite d’exister. Autant la faire glisser. Elle peut s’installer facilement, sans brutalité. »

Tout un vocabulaire économique teinté de stratégie marketing émane donc avec excès de ce projet qui, à vrai dire, n’a de « sexy », comme on dit dans le milieu, que l’emballage. En d’autres termes, même si Laurent Delahousse a pu être critiqué par Libération de « neuneu de la question » ou moqué par le Petit Journal pour son côté crooner superficiel, peu importe le manque de réflexion de l’égérie de la marque Francetvinfo pourvu qu’elle fasse le show. Pour information, la marque Pernaut est déjà déposée.

Du zap, des clics et du fric

Par rapport à ses concurrents les plus farouches TF1 et M6 qui ont déjà pris le virage numérique, les chaînes publiques savent qu’elles doivent rattraper leur retard. Le web – générateur de contenus et de ressources financières – est un eldorado que France Télévisions cherche donc avec acharnement à conquérir depuis quelques années. Comme l’explique son PDG Rémy Pflimlin, le groupe « doit continuer à développer tout ce qui est autour du numérique. Il ne doit pas être en marge mais au coeur de notre développement. » Ainsi le budget de la stratégie internet a triplé en seulement 4 ans : il est passé de 23 millions d’euros en 2009 à 78 millions en 2014. Et encore, on est loin du compte car dans le Contrat d’objectifs et de moyens de 2011, il est en effet prévu que ce budget atteigne la somme mirifique de 125 millions d’euros pour 2015.

Bruno Patino, responsable du développement numérique de France Télés s’est alors retrouvé avec une débauche de moyens pour moderniser l’image du groupe et tenter d’augmenter les ressources financières grâce notamment aux annonceurs. Mais bizarrement, il a été décidé de ne pas mettre de publicité sur francetvinfo. « Nous avons fait ce choix afin de ne pas déstabiliser un marché fragile, celui des sites de presse » a déclaré Laurent Frisch, directeur des Editions Numériques dans un entretien à BFM. Une décision qui a encore plus handicapé les recettes qui d’ailleurs n’ont pas suivi l’explosion des dépenses.

« Le pôle numérique est un état dans l’Etat, s’indigne Dominique Pradalié, secrétaire générale du Syndicat national des Journalistes (SNJ). Il accapare l’attention des directeurs tout en avalant une grande partie du budget du service public. » Cet argent qui sert notamment à développer des applications pourrait être mieux distribué et servir par exemple à la création de nouvelles émissions culturelles ou de divertissements. Finis les copiés-collés de talk-show que l’on retrouve sur les chaînes privées, le service public ne pourrait-il pas miser sur l’originalité et la qualité ? Mais comme le déplore Dominique Pradalié, « il n’y a pas de saltimbanques chez France Télés que des géomètres. » Autrement dit, la direction du groupe ne fait pas de choix en fonction de ce qui peut innover intellectuellement mais de ce qui peut marcher financièrement.

Haro sur la culture

A la question de savoir si France Télévisions remplit bien sa mission de médiateur culturel, la réponse de Dominique Pradalié est donc sans appel : « Non ! Et je déplore l’absence de curiosité et de connaissances des gens qui nous gouvernent. » Leur aveuglement est tel que toutes les émissions à tonalité culturelles et qui ne sont pas assez rentables sont supprimées. « La culture ne ramène pas assez de public et ça coûte cher. On cherche des programmes qui doivent marcher tout de suite » rajoute Denis Rougé, président de Les pieds dans le paf (association de téléspectateurs et d’éducation aux médias). Ainsi « Des mots de minuit, la seule émission qui permettait aux artistes d’aller jusqu’au bout de leurs explications » est passée à l’as faute de budget explique Dominique Pradalié ; tout comme les émissions musicales Chabada et Taratata.

Par manque d’argent ou plutôt en raison d’une mauvaise gestion des dépenses, la culture est la première victime de la politique d’économies menée par France Télés. Selon Denis Rougé, le groupe « est tiraillé entre son devoir de respecter un cahier des charges bien défini et en même temps de trouver des fonds. Il doit miser sur des émissions qui font de l’audience tout en proposant des programmes hauts de gamme mais chers à produire. » Un paradoxe que les dirigeants du groupe ont de plus en plus de mal à surmonter.

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En effet, France Télévision semble privilégier des programmes commerciaux qui marchent et feront à coup sûr de l’audience quitte à susciter l’indignation des défenseurs de la création. Ainsi, samedi 1er mars, jour de la disparition de l’un des plus grands cinéastes français Alain Resnais, le service publique n’a même pas déprogrammé le blockbuster américain Casino Royal pour le remplacer par un film du réalisateur lors de la grande soirée du dimanche soir. Face à Bienvenue chez les Chtis sur TF1 ce soir-là, seul James Bond pouvait faire de l’ombre à Danny Boon. On connaît la chanson…

Ce manque d’hommage et de considération envers un artiste dont les oeuvres comptent parmi les plus marquantes de notre patrimoine français a alors suscité la colère de Gilles Jacob, président du Festival de Cannes et de Pascal Rogard. Ce dernier est allé jusqu’à envoyer une lettre à Rémy Pflimlin pour lui faire part de son acrimonie : « Nous attendions du service publique qu’il réagisse avec davantage de promptitude et de considération à l’égard d’un homme dont l’oeuvre aura marqué l’histoire du cinéma. » En réponse, France Télés a diffusé les films Smoking et No Smoking dans le Cinéma de minuit sur France 3 les dimanches 23 et 30 mars, soit trois semaines après son décès.

« La TV publique est-elle devenue un monstre froid, incapable d’élan, d’émotion, de changement de programme ? Ce n’est pas digne, a écrit dans un tweet Gilles Jacob. Quand l’art et la culture sont bafoués à ce point, au moins nous reste-t-il le cri ! »

Louise Pluyaud

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