Interview : « Les scénaristes le savent bien, les plus grosses crises font les meilleures histoires. »

Perte de pouvoir d’achat, multiplication des taxes et impôts, salaires stagnants, licenciements économiques… Depuis plusieurs années, la France est gangrenée par la crise. Et celle-ci n’épargne pas le monde de l’art. Il est très difficile pour un acteur de l’ombre du 7ème art de vivre exclusivement des bénéfices pécuniaires de leur passion. Comme Fabien Champion, les scénaristes, scriptes des temps modernes sont les artères de nos divertissement. Mais il leur faut vivre sous plusieurs casquettes pour ne pas perdre pied. Dans un long entretien, il nous fait part de son quotidien difficile mais ô combien passionnant. Si la crise est un barrage à sa passion, il reste néanmoins optimiste sur l’avenir de son nouveau métier.

 

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Fabien Champion partage sa vie entre une toute jeune activité de scénariste et un emploi d’éducateur à l’éducation nationale.

 

Romain Lambic : Comment vous est venu l’idée de devenir scénariste et comment avez-vous rejoint le métier ?

Fabien Champion : J’ai toujours beaucoup aimé écrire et j’ai notamment travaillé dans la presse, pour le webzine européen cafebabel.com ou pour la presse régionale comme La Montagne. Ceci dit, je n’avais jamais pensé sérieusement à en faire ma profession. C’est en découvrant le Conservatoire Européen d’écriture que j’ai eu le déclic. J’y ai alors découvert la difficulté du métier, mais ai aussi connu de grands moments de plaisir et d’épanouissement.

Finalement, la fiction raconte le réel autant que la presse, même si ses leviers sont différents. Aujourd’hui, je pourrais me prétendre scénariste parce que c’est ce qu’indique mon diplôme de fin d’étude. Mais concrètement, tout reste à faire. Je me sentirai scénariste le jour où l’un de mes textes sera à l’écran. J’ai écris et j’écris encore beaucoup de choses, mais rien n’a encore été diffusé et pour cause, je n’ai rejoint le milieu qu’au mois de juin 2013.

R.L. : Sur quoi travaillez-vous actuellement ?

F.C. : J’écris deux projets pour des producteurs. Le premier est un thriller politique de 90 minutes au Parlement Européen, le second est une comédie pour le cinéma. Je développe d’autres projets en parallèle : deux séries d’animation jeunesse, un court métrage sur la boxe ou encore une série politique sur la Francafrique. Il m’arrive aussi de faire des fiches de lecture pour des producteurs, notamment pour le site Internet Crop the Block, qui accompagne de jeunes réalisateurs àproduire des cours-métrage valorisant le milieu urbain.

R.L. : Comment se passe le quotidien d’un scénariste lorsqu’il est en phase d’écriture ?

F.C. : Il n’y a pas de règle immuable mais je peux vous parler de mon quotidien. En dehors des vacances, je suis toujours en phase d’écriture, même si cela recoupe des réalités très différentes en fonction de l’étape du projet. Comme je travaille depuis mon salon, j’essaie de m’imposer une certaine discipline dans le travail.

R.L. : Quelle sorte de discipline ?

F.C. : Par exemple, je commence chaque journée par lire la presse en pyjama dans mon canapé, ce qui me permet de connecter les neurones et parfois de trouver l’inspiration. Le reste de ma journée s’organise en fonction des rendez-vous que je peux avoir, avec des producteurs ou un co-auteur. Lorsque j’écris devant mon ordinateur, j’essaie toujours de découper ma journée en plages horaires de deux heures. Mais ça ne fonctionne jamais ! Une fois que je suis rentré dans un projet, c’est quasiment impossible d’en sortir sans avoir abouti à quelque chose de satisfaisant.

R.L. : Vivez-vous exclusivement de vos droits d’auteurs ?

F.C. : Absolument pas. Je n’ai encore touché aucun droit d’auteur étant donné que rien de ce que j’ai pu écrire n’a déjà été diffusé. J’ai une source de revenus plus régulière comme je travaille dans une Classe-Relais avec des jeunes en décrochage scolaire, ce qui est une véritable aération pour l’esprit. Je pense que si je ne devais faire qu’écrire, il viendrait un moment où je n’aurais plus rien à raconter.

R.L. : Ressentez-vous une évolution, positive ou négative, de ce métier de création ?

F.C. : J’y suis depuis trop peu de temps pour me prononcer sur une évolution. J’ai néanmoins le sentiment que les conditions du métier sont plus dures, que les producteurs sont plus exigeants, que les diffuseurs sont plus hésitants mais comme toute règle, elle a ses exceptions. Les producteurs avec qui je travaille me font confiance alors que je suis encore novice. J’ai souvent l’impression de souffrir en écrivant mais je ne me plains pas, je raconte des histoires et c’est ça qui me plaît. Le jour oùje n’y prendrai plus mon pied, j’arrêterai.

R.L. : La crise a-t-elle eu un impact sur votre vie ? 

F.C. : Comme beaucoup de monde, les fins de mois sont souvent difficiles. Mais il n’y a pas de fatalité dans ce métier. Si je suis contraint de trouver une activité plus rémunératrice, le monde du scénario continuera de tourner sans moi.

R.L. : Pensez-vous que la situation peut aller en s’améliorant ?

 F.C. : Je ne sais pas. En tant que scénariste, je pourrais répondre à cette question en vous racontant une histoire mais en vrai, sur ce sujet, le monde politique en raconte déjà beaucoup.

R.L. : Comment avez-vous connu la SACD ?

F.C.: Pour le moment, ma seule relation avec la SACD est l’obtention d’une bourse de création (Beaumarchais-SACD), organisée et financée par la société des droits d’auteur. Lors de ma formation, nous avions rencontré les responsables de cette société qui nous ont présenté leur mission et leurs fonctions.

R.L. : À quoi ressemble un contrat de scénariste ?

 F.C. : Ils sont souvent compliqués et l’aide d’un agent artistique est souvent salutaire dans la négociation avec les producteurs. Il y a énormément de points à prévoir, en particulier relatifs aux supports de diffusion et de rediffusion. Il y a deux types de contrat. Il y a les contrats d’option, où un producteur mise sur un projet et achète le droit de le présenter à des diffuseurs télé ou de montrer le financement du film. Et il y a les contrats de développement, qui rémunèrent plus directement l’essor d’un film au niveau du traitement, du séquencier et de la continuité dialoguée.

R.L. : La Guilde des Scénaristes français, le syndicat du milieu, affirme que les scénaristes sont sous-rémunérés, êtes-vous d’accord ?

F.C. : En valeur absolue, on peut penser que l’auteur touche parfois un petit pactole mais au cinéma, la rémunération des auteurs peut aussi sembler dérisoire par rapport au budget du film ou au cachet des comédiens.

R.L. : Est-ce que ce syndicat vous a apporté un soutien par le passé ?

F.C. : C’est bien plus qu’un syndicat, c’est une institution. Personnellement, j’ai plusieurs fois utilisé la hotline juridique de la Guilde quand j’avais des doutes. Je sais qu’elle se bat pour les droits des scénaristes et leur reconnaissance dans le métier. Ses élus sont très investis et sont immédiatement sur le front quand il s’agit de réagir à un dysfonctionnement. C’est un combat au long-cours.

R.L. : Il y a quelques années, les scénaristes d’Hollywood s’étaient mis en grève, provocant le retard de tournage de nombreuses séries et films. Comment voyez-vous le métier outre-Atlantique, y a-t-il les même statuts qu’en France ?

F.C. : C’est très différent. Je sais que la notion de droit de diffusion est remplacée par le copyright. L’écriture en pool d’auteur est bien plus développée qu’en France, mais les pratiques hexagonales sont en train d’évoluer, lentement mais sûrement. On voit des collectifs d’auteurs émerger, et développer l’écriture collective, c’est une bonne chose. On fantasme aussi beaucoup sur le modèle américain, alors que nos réalités de production et de diffusion sont encore très différentes. On pourrait commencer par regarder plus près de chez nous, au Danemark ou en Grande-Bretagne, deux pays producteurs de fictions de qualité.

R.L. : Comment réagissez-vous face aux critiques affirmant que le cinéma français devient morose ?

F.C. : Au cinéma, j’ai récemment vu des films français dont les scénarios étaient épouvantables et d’autres qui étaient de petits bijoux. Il ne faut pas oublier que le cinéma est un art collectif dont chaque étape est primordiale, où le scénario est essentiel. Une bonne réalisation ne rattrapera jamais un scénario bancal, il y a toujours des ratés et des navets. Je ne pense pas que ce soit plus désespérant aujourd’hui qu’il y a dix ans. La mauvaise presse des séries françaises n’est pas non plus une fatalité, une série comme Engrenages est une petite merveille et présente une réalité politico-judiciaire typiquement française. C’est une série trop méconnue du public français. Si les fictions américaines dépassent de loin les Françaises, je pense que cela va évoluer très vite.

R.L. : Y a-t-il une crise des scénaristes ?

 F.C. : La profession fait face à des obstacles qui interrogent sans cesse le statut d’auteur ou de la fiction même mais rien n’est insurmontable. En France, scénariste est un métier récent donc capable de se réinventer, de se reconfigurer. Les scénaristes le savent bien, les plus grosses crises font les meilleures histoires.

 

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